Sociétés savantes à Montbéliard : les figures oubliées de l’émulation intellectuelle

22/12/2025

Le Pays de Montbéliard, une terre d’émulation précoce

Situé aux confins de la Franche-Comté, le Pays de Montbéliard a longtemps été perçu comme une petite principauté excentrée. Pourtant, ce territoire singulier, marqué par un protestantisme d’ouverture et une tradition éducative ancienne, a rayonné très tôt par sa vie intellectuelle. Dès le XVIII siècle, Montbéliard est l’un des creusets d’effervescence savante, témoignant d’un dynamisme peu commun chez les villes de taille modeste. Plusieurs facteurs convergent : la présence de gymnases et d’académies protestantes, l’influence du duché de Wurtemberg, mais aussi la soif d’apprentissage portée par des élites locales.

  • En 1750, la première bibliothèque publique du pays est créée à Montbéliard.
  • L’École Normale, créée en 1798, accueille chaque année des enseignants venus de toute la région.
  • Les premières sociétés d’émulation datent des années 1760, dans la lignée de modèles bâlois et strasbourgeois.

Ce socle d’exigence va permettre l’éclosion d’érudits locaux dotés d’une ambition rarement cantonnée à leur seule ville d’origine.

Georges Cuvier, l’enfant du pays et la science universelle

Parmi les figures tutélaires, le nom de Georges Cuvier (1769-1832) s’impose. Né à Montbéliard, ce naturaliste est universellement reconnu pour avoir fondé l’anatomie comparée et forgé la paléontologie. Après ses études brillantes au Gymnase de Montbéliard – alors particulièrement en pointe sur les sciences naturelles – il rejoint Stuttgart, puis Paris. Mais Cuvier reste longtemps attaché à son pays natal.

  • En 1795, il devient membre de l’Institut de France, alors en pleine réorganisation post-Révolution.
  • Il contribue à la naissance de la Société d’émulation de Montbéliard, l’une des premières du genre en province, en lui donnant une coloration naturaliste et pédagogique.
  • Il favorise l’échange entre sociétés savantes allemandes et françaises, témoignant de la double culture de la principauté.

Grâce à son réseau (Buffon, Humboldt, etc.), Cuvier aiguillonne durablement l’intérêt des sociétés montbéliardaises pour la géologie, l’anatomie, et l’histoire naturelle locale. Ses rapports annuels circulent d’ailleurs bien au-delà du Pays de Montbéliard, jusqu’en Angleterre et en Allemagne.

La galaxie Japy et l’émulation technique

Si l’émulation scientifique se développe d’abord autour des « lettres et sciences », elle trouve très tôt un relais dans l’industrie locale. C’est là qu’intervient la famille Japy, dont l’histoire industrielle se double d’une aventure intellectuelle. Frédéric Japy (1749-1812), puis ses fils, révolutionnent l’horlogerie et la mécanique en France. Mais leur rôle dépasse l’économique :

  • Ils sont membres actifs de sociétés locales, où ils défendent l’intérêt de croiser artisans et savants.
  • En 1832, Frédéric-Guillaume Japy finance une bibliothèque technique – rare pour l’époque – accessible aux ouvriers de Beaucourt.
  • La Société d’émulation industrielle de la région, fondée en 1846, leur doit beaucoup : plusieurs concours de projets et des prix annuels sont instaurés à leur initiative.

L’exemple Japy prouve qu’à Montbéliard, l’esprit d’émulation ne connaît pas de frontières strictes entre lettres, sciences, et technique, anticipant les futurs cercles de la « troisième culture ».

Les sociétés savantes à Montbéliard : modèles, influences et permanences

Pour saisir la spécificité de l’émulation montbéliardaise, il faut la replacer dans l’histoire large des sociétés savantes françaises. Dès le XVIII siècle, les villes de province se dotent de « sociétés d’émulation », sur le modèle, certes, de Paris, mais en y injectant une coloration régionale marquée. À Montbéliard, trois points se démarquent :

  1. Le plurilinguisme : beaucoup de travaux sont diffusés en français et en allemand, du fait de l’attachement historique au Wurtemberg.
  2. L’ouverture confessionnelle : la société montbéliardaise, majoritairement protestante, attire pourtant catholiques et juifs, à rebours des divisions du siècle.
  3. L’attention à la transmission : de nombreux bulletins consacrent une large place à l’éducation des classes populaires, en soutien aux écoles, bibliothèques et musées locaux.

Entre 1800 et 1914, la Société d’émulation de Montbéliard publie plus de 70 volumes de mémoires, abordant des thèmes allant de la linguistique comtoise à la botanique alpine. Des érudits comme Jules Péquignat – président dans les années 1880 – ou Gustave Gronier, naturaliste local, participent aux correspondances nationales et entretiennent des liens suivis avec la Société d’émulation de Belfort ou la Société académique de Besançon.

Érudits méconnus, pionniers trop discrets

L’histoire montbéliardaise ne s’écrit pas qu’au nom des grandes célébrités. Des dizaines de figures « secondaires », au sens national, ont pourtant permis l’enracinement de cette dynamique locale. Quelques exemples :

  • Jules Gallon (1840-1910), médecin, pionnier de l’hygiène sociale, rédacteur d’une vingtaine de notices inédites sur les épidémies comtoises publiées dans les bulletins de la Société d’émulation.
  • Léon Gury, bibliothécaire municipal qui, à la charnière XIXe-XXe, catalogue et valorise le fonds patrimonial protestant, facilitant ainsi l’émergence des cercles d’histoire locale.
  • Henri Labbé (1877-1947), instituteur et philologue autodidacte, animateur des excursions scientifiques dans la vallée du Doubs et promoteur de la toponymie régionale.
  • Mme Jeanne Chevalley, première femme membre de la Société d’émulation, spécialiste des manuscrits anciens à la Bibliothèque de Montbéliard et figure de la défense du patrimoine local après 1945.

Leur engagement, souvent discret, tisse la trame d’un savoir partagé, à rebours de l’image très « parisienne » de l’essor scientifique français.

Anecdotes et faits peu connus : l’impact réel des sociétés savantes locales

Au fil du temps, l’émulation montbéliardaise s’est frayé un chemin jusque dans la vie quotidienne :

  • Des herbiers réalisés par des membres locaux sont utilisés dans l’enseignement secondaire jusqu’aux années 1950.
  • Le Père Noël de Montbéliard, popularisé début XX siècle par des savants locaux, s’appuie sur une synthèse ethnographique réalisée au sein des sociétés savantes (voir : Jean Weber, « Noël(s) en pays de Montbéliard », 1942).
  • La première carte précise des routes du pays (1809) est un travail collectif sous l’égide de la Société d’émulation ; elle précède de cinq ans la cartographie officielle impériale.
  • Au congrès savant de Vesoul en 1869, la section montbéliardaise attire l’attention sur les conditions de travail dans le textile, influant en retour sur les débats nationaux de la III République (source : Comptes rendus de la Société d’Emulation du Doubs, 1870).

À plusieurs reprises, des membres montbéliardais sont sollicités pour des expertises techniques ou culturelles, qu’il s’agisse de restaurer des monuments, d’identifier des espèces locales, ou de participer à des projets muséaux, comme la fondation du premier musée de la ville (1858).

Sociétés savantes et émulation aujourd’hui : un héritage vivant

La vitalité des sociétés savantes montbéliardaises ne relève pas seulement du passé. Plusieurs de leurs descendants institutionnels restent actifs, à l’instar de la Société d’Émulation de Montbéliard ou des Amis du Musée Cuvier :

  • En 2023, la Société d’émulation organise plus de 16 conférences publiques, dont certaines sur les questions d’environnement local.
  • Le musée, régulièrement alimenté par des donations privées émanant des descendants de savants, conserve aujourd’hui près de 1500 pièces classées issues de recherches menées par les sociétés savantes.
  • Des partenariats avec les universités de Besançon et de Strasbourg voient le jour, favorisant la valorisation du patrimoine écrit et scientifique local.

Ainsi, l’émulation montbéliardaise continue d’irriguer la culture et la recherche, à travers une pluralité d’acteurs. La transmission intergénérationnelle, si chère aux sociétés d’émulation, reste plus que jamais à l’ordre du jour, à l’heure où des projets numériques permettent de diffuser, reproduire et croiser les savoirs locaux à grande échelle. Les archives montbéliardaises sont désormais largement numérisées et consultables par des chercheurs du monde entier (sources : Archives Municipales de Montbéliard, 2023).

En guise d’ouverture : un laboratoire de la curiosité et du partage

L’aventure collective des sociétés savantes montbéliardaises tient à ce réseau étonnamment dense formé entre scientifiques célèbres, industriels visionnaires et érudits discrets. Tous, à leur manière, ont incarné la double exigence de la rigueur et de l’ouverture. Leurs héritiers directs – institutions ou simples passionnés – prouvent chaque jour la fécondité de cette tradition « d’émulation » : une démarche qui relie, fait circuler, met en débat, et jamais ne s’enferme. Le Pays de Montbéliard n’a jamais cessé d’être une terre de passerelles.

Sources :

  • Georges Cuvier et le Pays de Montbéliard, Jean Gaillard, 1994
  • Histoire du Pays de Montbéliard, sous la direction de Patrick Montavon, Editions La Saline, 2017
  • Archives municipales et bulletins de la Société d’émulation de Montbéliard, consultés sur bibliotheques-montbeliard.fr
  • Les sociétés savantes en province, XIXe-XXe siècles, Evelyne Cohen, CNRS éditions, 2013
--- Jean Gaillard, Georges Cuvier et le Pays de Montbéliard, p. 74 Archives municipales de Montbéliard, Bulletins de la Société d’émulation, années 1880-1900

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