Ils ont sculpté Montbéliard : industriels et inventeurs au cœur de l’histoire économique locale

07/01/2026

Des terres d’émulation à la cité industrielle : Montbéliard en mutation

Montbéliard, au XIXe siècle, n’est pas seulement un bastion d’art et de culture. Cette ancienne principauté devenue carrefour industriel n’a cessé de renouveler son économie, portée par la créativité et l’énergie de ses habitants. Mais qui sont ces industriels et inventeurs qui l’ont placée sur la carte des révolutions industrielles européennes ? Quels chemins ont-ils ouverts ? Plutôt que de dresser un simple inventaire, partons à la rencontre de figures marquantes, illustrant comment Montbéliard s’est forgé une identité à la fois ouvrière, inventive et solidement ancrée dans la modernité.

Le textile, berceau des premières fortunes et de l’innovation technique

Dès le XVIIIe siècle, le Pays de Montbéliard s’illustre dans la production textile, secteur fondateur de sa prospérité. Peu le savent, mais les toiles de Montbéliard étaient déjà réputées jusqu’en Suisse et en Allemagne. Les manufactures installées entre franches vallées et rivières, bénéficiant d’une main-d’œuvre qualifiée, modèlent un tissu industriel très dynamique.

  • La famille Japy : D’abord spécialisée dans la serrurerie et la dinanderie à Beaucourt, la dynastie Japy se fait connaître par ses innovations qui vont bouleverser les techniques d’estampage et de fabrication. Mais c’est aussi dans la manufacture du tissu imprimé (mulquinerie) apportée par les huguenots que la région excelle.
  • Les Jacquot et la filature mécanique : Dès 1812, Jacques-Frédéric Jacquot est un pionnier dans la mécanisation des filatures, installant des métiers à filer anglais dans les environs de Montbéliard. Il favorise l’introduction de machines modernes très tôt – une dynamique qui prépare le terrain à la future industrialisation.

À la fin du XIX siècle, plus de 6 000 ouvriers travaillent encore dans le textile dans la région (source : Le Pays de Montbéliard industriel, Patrick Fridenson).

La grande aventure Peugeot : de la scierie à l’automobile mondiale

Impossible d’évoquer Montbéliard sans chroniquer la saga industrielle la plus célèbre de la région : Peugeot. L’homme-symbole reste Armand Peugeot (1849-1915), mais la réussite repose sur plusieurs générations, alliances familiales et sur la capacité d’adaptation au fil du temps.

  • 1810 : Le tournant du fer forgé

    Au départ, la famille Peugeot transforme son moulin familial de Sous-Cratet (Hérimoncourt) en aciérie et en fabrique de scies. En 1810, la société Peugeot Frères se constitue officiellement. L’une des innovations marquantes est le célèbre moulin à café Peugeot breveté en 1840, encore internationalement réputé.

  • Des cycles à la voiture

    Au fil du siècle, la famille diversifie sa production : ressorts, outils, baleines de parapluies, puis dès 1882, la bicyclette Grand-Bi. En 1891, Armand Peugeot fabrique la première automobile « Type 2 » à moteur Daimler ; un jalon majeur.

  • Des chiffres qui marquent : Entre 1910 et 1925, la production automobile passe de quelques dizaines à plusieurs milliers de véhicules par an. Le site de Sochaux, créé en 1928, devient le cœur de l’industrie Peugeot, employant plus de 40 000 personnes à son apogée dans les années 1970 (Histoire Pays de Montbéliard).
  • Des inventions à la chaîne : Outre la fabrication automobile, signalons la création de « moulins Peugeot », des outils de haute qualité, et l’introduction du principe de l’assemblage standardisé, qui inspire l’ensemble du secteur.

Les Jacquard, Daguerre et la tradition des inventeurs locaux

Si la renommée de Joseph-Marie Jacquard appartient à Lyon, la famille Jacquard a aussi laissé une empreinte technique dans la région. De même, la proximité avec la Franche-Comté a vu émerger nombre de petits inventeurs au XIX siècle, formés dans les écoles mutuelles et sociétés d’émulation, dont la Société d’Émulation de Montbéliard fondée en 1816.

  • Le métier Jacquard et ses adaptations locales : Le perfectionnement du métier à tisser Jacquard, introduit dans plusieurs manufactures montbéliardaises, rend possible la production de tissus complexes et à motifs, élément clé de l’économie textile locale. (Source : Musée Hector Berlioz)
  • Louis Daguerre et la photographie : Si Daguerre est né en Île-de-France, ses collaborations avec des artisans francs-comtois sont notables, notamment pour le perfectionnement du daguerréotype.

Cette effervescence inventive repose sur un écosystème unique : une formation technique solide (écoles d’apprentissage nombreuses dès 1830), la circulation des idées (sociétés savantes) et un tissu associatif porteur.

Le poids silencieux des PME et des mécaniques de précision

Au-delà des géants, l’économie locale s’appuie sur un foisonnement de PME spécialisées dans la mécanique de précision, la micromécanique, la fabrication d’horloges et de montres.

  • Japy et la révolution de la montre accessible : Frédéric Japy invente une machine révolutionnaire pour la fabrication des pièces d’horlogerie en série (début XIX siècle), permettant d’industrialiser le secteur et de démocratiser l’accès à la montre.
  • Exemples de PME locales :
    • La Manufacture d’Horlogerie Brillié, installée à Montbéliard, développe l’horlogerie publique et industrielle au tournant du XX siècle ;
    • Des ateliers de mécanique fine à Valentigney ou Seloncourt, spécialisés dans la fabrication d’outils et de pièces de précision pour machines textiles ou automobiles.

Ce réseau d’entreprises imbrique tradition artisanale et innovations industrielles, assurant à la région une résilience hors-norme pendant les crises économiques du XX siècle.

La main-d’œuvre, actrice invisible de l’essor industriel

Derrière les noms de famille célèbres se cachent aussi les générations de femmes et d’hommes qui, par leur inventivité ou leur capacité d’adaptation, ont permis aux industries de prospérer. Un chiffre : en 1962, plus de 70% des actifs du Pays de Montbéliard travaillent dans l’industrie (Source : INSEE).

  • Le compagnonnage et les écoles d’apprentissage : Le système du compagnonnage est solidement ancré (formation pratique, mobilité), complété par la création d’écoles techniques dont l’École d’Horlogerie de Cluses, fréquentée par de nombreux apprentis montbéliardais.
  • Une forte immigration ouvrière : Italiens, Portugais, puis Maghrébins contribuent dès l’entre-deux-guerres à la vitalité des usines. Ils apportent aussi de nouveaux savoir-faire à la région.

L’après-Peugeot : vers une nouvelle émulation ?

La fermeture progressive des grandes usines au XXI siècle n’a pas éteint l’esprit d’innovation local. Plusieurs exemples récents confirment cette capacité de rebond :

  • La dynamique du numérique : Montbéliard se positionne aujourd’hui sur plusieurs pôles d’innovation liés à l’industrie 4.0, la mobilité durable (laboratoires Stellantis, anciens PSA), la micro-électronique et l’éco-conception.
  • Le maintien d’un tissu d’ETI-PME solide : Près de 600 entreprises travaillent dans l’industrie au sens large dans l’agglomération montbéliardaise, employant 21 000 personnes (Source : Agence économique régionale de Bourgogne-Franche-Comté, 2022).
  • Une richesse associative et culturelle inspirante : La tradition des sociétés d’émulation inspire toujours la création de « FabLab » et d’incubateurs locaux dédiés à l’innovation, renouant ainsi avec l’ADN du territoire.

Montbéliard, un territoire façonné par l’émulation industrielle

Comment expliquer cette vitalité séculaire ? Le Pays de Montbéliard a su conjuguer, depuis plus de deux siècles, culture de l’invention, transmission du geste technique, ouverture vers l’extérieur et goût de la modernité. De la petite manufacture textile aux chaînes d’assemblage de Sochaux, des ateliers d’horlogers aux plateformes numériques d’aujourd’hui, le territoire a produit des figures aussi incontournables qu’Armand Peugeot, Frédéric Japy ou Jacques-Frédéric Jacquot – mais aussi des milliers d’anonymes artisans, ouvriers, ingénieurs et créateurs.

Le récit industriel montbéliardais n’est pas celui d’une réussite isolée, mais d’un écosystème d’innovation et de résilience. C’est cette histoire, faite de transmission, de diversité et de foisonnement d’idées, qui continue de faire battre le cœur de la région.

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