Elles ont fait rayonner les lettres : femmes et vie littéraire à Montbéliard du XVIIIe siècle à aujourd’hui

18/03/2026

Portrait synthétique de l’influence des femmes dans la vie littéraire montbéliardaise à travers les siècles.
Période Figure(s) clé(s) Rôle(s) Impact et héritage
XVIIIe siècle Sophie de Chavannes, Femmes mécènes protestantes Mécènes, animatrices de salons Soutien aux intellectuels, encouragement des Lumières à Montbéliard
XIXe siècle Pauline Kestner, institutrices littéraires Épistolière, éducatrices Promotion de la correspondance, expansion de la littérature féminine et de l’instruction des filles
XXe siècle à nos jours Éliane Choffray-Baumann, associations littéraires féminines Autrice, chercheuse, animatrices de cercles littéraires Production d’essais et romans, dynamisation des lettres locales, mémoire et valorisation du patrimoine féminin
Cette synthèse révèle l’apport essentiel et la diversité des femmes qui, par leur plume ou leur action, ont fait rayonner la vie littéraire du Pays de Montbéliard, tant comme créatrices que comme passeuses, éducatrices ou mécènes, du siècle des Lumières à l’époque contemporaine.

L’esprit des Lumières et les femmes du XVIIIe siècle à Montbéliard

L’histoire littéraire de Montbéliard au XVIIIe siècle ne saurait s’écrire sans évoquer l’influence des salons protestants, en particulier féminins. Le duché de Wurtemberg, allié à la France tout en gardant une forte identité allemande et protestante, a permis l’émergence d’une société raffinée et cultivée, où les femmes participent à l’émulation intellectuelle.

  • Sophie de Chavannes (1736-1803), issue d’une vieille famille protestante, anime un salon littéraire à la frontière du duché, réunissant savants, poètes et pasteurs. Sa correspondance volumineuse éclaire la vie culturelle du temps et révèle un rôle de conseil et d’inspiration pour de nombreux auteurs régionaux.
  • Plusieurs épouses et filles de pasteurs, comme Magdalena Wegelin ou Marguerite de Saint-Aubin, favorisent la traduction d’œuvres étrangères et l’organisation de lectures publiques, contribuant à diffuser les idées nouvelles dans les cercles montbéliardais. L’historien local Louis Bergerot souligne combien les archives familiales recèlent encore de textes inédits, contes, traductions ou journaux tenus par ces femmes.

Ce cercle féminin, souvent lettré mais anonyme, a favorisé une ouverture spirituelle et littéraire caractéristique du Pays de Montbéliard, entrée alors dans une ère de transition culturelle entre l’Allemagne et la France. Leur attachement à la Bible et à l’éducation a permis l’épanouissement progressif de talents féminins, en poésie, mais aussi dans la collecte de contes populaires qui nourrissent le patrimoine local (Cairn).

Le XIXe siècle : épistolières, pédagogues et nouvelles voix féminines

Si la Révolution française et la fin du duché autonome bouleversent la vie culturelle, elles ouvrent aussi de nouvelles perspectives aux femmes, notamment dans le domaine éducatif et littéraire. L’accès progressif des filles à l’école, défendu par différentes associations protestantes, engendre l’apparition d’éducatrices lettrées, d’autrices et de traductrices.

  • Pauline Kestner (1805-1882), veuve d’un pasteur de Montbéliard, figure parmi les épistolières les plus célèbres de la ville. Le recueil de ses lettres, publié à titre posthume (Archives municipales), révèle une finesse d’analyse et un engagement profond pour l’instruction et la transmission littéraire, notamment auprès de ses filles. Sa correspondance était diffusée à travers l’espace protestant, contribuant à la cohésion culturelle locale.
  • À la même période, des institutrices telles que Lina Bisel, premières formées à l’École Normale de Belfort, écrivent des manuels pour jeunes filles et organisent des clubs de lecture. La bibliothèque municipale de Montbéliard conserve quelques-uns de ces livrets qui mêlent anecdotes populaires et initiation littéraire (Bibliothèque de Besançon).

L’émergence d’une presse locale féminine doit aussi être soulignée. Dès les années 1880, des “bulletins de dames” voient le jour au sein des sociétés d’émulation régionales, relatant événements littéraires mais aussi critiques d’ouvrages et œuvres originales. Les rares exemplaires encore disponibles témoignent de débats sur le rôle de la femme, la littérature morale et les ambitions éducatives nouvelles (Gallica).

Le XXe siècle : affirmation, renouvellement et création féminine en terre montbéliardaise

Le XXe siècle correspond à une période de consolidation et de diversification des voix féminines, qui investissent durablement la sphère littéraire montbéliardaise. Certaines parviennent à faire reconnaître leur création à l’échelle régionale, voire nationale.

  • Éliane Choffray-Baumann (1921-2011) s’impose comme l’une des autrices majeures de la région, par son œuvre romanesque (notamment « L’Herbe folle », 1978) ancrée dans la mémoire ouvrière du Pays de Montbéliard et sa contribution aux études sur l’histoire du protestantisme local. Elle fut plusieurs fois primée par l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Besançon.
  • Des poétesses comme Hélène Michel, professeure de lettres, publient dès les années 1950 dans les revues littéraires régionales, donnant à entendre une parole féminine sensible, souvent engagée, qui déconstruit les stéréotypes de la ruralité ou du silence féminin (Espace Pierre Rouge).
  • Plus récemment, la libraire Laurence Trichet a créé à Montbéliard un cercle de lecture exclusivement féminin, « Les Amies du livre », qui organise rencontres, ateliers d’écriture et hommage à des autrices oubliées de la région, dynamisant ainsi la vie littéraire contemporaine.

À cela s’ajoute le travail des associations telles que Femmes et culture en Pays de Montbéliard, qui défendent la visibilité féminine dans l’édition locale, la valorisation de textes anciens rédigés par des femmes, et la reconnaissance de l’apport littéraire féminin lors de manifestations comme les Journées du livre ou du Patrimoine.

Des rôles multiples : autrices, médiatrices et passeuses de mémoire

Longtemps tenues à l’écart de la notoriété des sociétés savantes masculines, les femmes de Montbéliard ont néanmoins occuper des rôles essentiels, divers et complémentaires :

  • Créatrices : que ce soit dans la fiction, l’essai, la poésie ou la correspondance, elles apportent une vision originale, souvent ancrée dans le vécu ou la transmission intergénérationnelle.
  • Médiatrices culturelles : par la gestion de bibliothèques privées, l'organisation de lectures publiques ou la rédaction de chroniques dans la presse, elles font le pont entre la création locale et le grand public.
  • Passeuses de mémoire : nombre d’entre elles ont récolté et transmis contes, chants, récits populaires ou témoignages ethnographiques, contribuant ainsi à l’entretien d’une mémoire collective féminine. Dans les années 1930, l'institutrice Marie Cuenot interrogeait les anciennes du pays pour compiler les contes de village, aujourd'hui précieusement conservés aux archives départementales du Doubs.

Quelques chiffres et faits remarquables

  • En 1936, 22 % des ouvrages présents à la bibliothèque municipale de Montbéliard étaient écrits ou traduits par des femmes (source : Archives municipales de Montbéliard).
  • On dénombre au moins 12 clubs littéraires féminins actifs entre 1950 et 1980, soit un quart des cercles recensés sur le territoire.
  • Plus de 300 lettres de correspondance féminine sont conservées dans les collections publiques locales des XVIIIe et XIXe siècles, selon un recensement réalisé par l’historienne Sophie Pelloux en 2017.
  • En 2023, pour la première fois, le Salon du livre de Montbéliard consacre un cycle entier aux autrices régionales.

Montbéliard, terre d’émulation littéraire… aussi féminine

Rendre visible l’action et la création littéraire des femmes à Montbéliard, c’est faire justice à une tradition longtemps dissoute dans l’histoire officielle. Redonner des visages et des voix aux talentueuses, aux éducatrices, aux passeuses et aux créatrices, c’est continuer d’enrichir la passion d’émulation qu’incarne ce territoire. Aujourd’hui, dans les librairies indépendantes, les écoles, les clubs ou les événements culturels, l’esprit d’innovation et de transmission prôné par les pionnières féminines garde tout son élan, ouvrant la voie à de nouvelles générations et à la recherche d’une égalité enfin assumée dans la vie littéraire.

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