Lettres vivantes : quatre siècles de vie littéraire à Montbéliard

21/01/2026

Depuis le XVIe siècle, Montbéliard s’illustre par un foisonnement littéraire singulier, que façonnent des circonstances politiques, religieuses et sociales particulières, mais aussi l’action de personnalités et de collectifs. Parmi les éléments majeurs de ce développement :
  • Un héritage protestant qui encourage l’éducation, la lecture et la traduction des textes savants et religieux.
  • La création de sociétés littéraires et scientifiques, véritables lieux de brassage d’idées, dès le XVIIIe siècle, avec la Société d’Émulation de Montbéliard en tête.
  • Des figures marquantes, comme Georges Cuvier, qui illustrent les liens étroits entre écriture, science et transmission du savoir.
  • L’essor d’imprimeries locales et de maisons d’édition qui participent à la diffusion des œuvres régionales et nationales.
  • Des auteurs, poètes, et nouvellistes d’hier et d’aujourd’hui qui inscrivent la cité dans une dynamique créatrice toujours actuelle.
  • Un tissu associatif et culturel qui, du XIXe siècle à nos jours, reste le terreau fertile d’événements, revues et festivals littéraires.

Aux sources d’une tradition : XVIe et XVIIe siècles, la Réforme et la naissance de l’érudition protestante

Le XVIe siècle, déterminant, voit Montbéliard adopter la Réforme dès 1524, soit dix ans après la parution des thèses de Luther. Cette adoption précoce n’est pas fortuite : elle entraîne une structuration nouvelle de l’enseignement, du rapport au livre, et façonne profondément le paysage littéraire local.

La création en 1541 de l’École latine (aujourd’hui lycée Cuvier), voulue par le comte Georges Ier, symbolise cette ambition culturelle. Influencée par les modèles allemands, l’école vise à former à la fois futurs pasteurs, savants et lettrés : il s’agit de diffuser la connaissance, de traduire les textes religieux, et de transmettre un patrimoine écrit révéré tout autant pour sa beauté littéraire que pour son utilité spirituelle. Dans ce contexte, la vulgarisation de l’imprimerie et la progressive démocratisation du livre participent à la naissance d’une culture du commentaire, du débat, et d’une écriture polymorphe : sermons, traités, chroniques, recueils de poésie et premières histoires locales sont produits par un cercle de lettrés qui rayonne parfois bien au-delà du Pays.

Lumières et sociétés savantes : Montbéliard au XVIIIe siècle

Alors que Paris ou Bâle connaissent l’essor de salons et d’Académies, Montbéliard n’est pas en reste. Sous l’impulsion de la famille ducale de Wurtemberg et du dynamisme d’un milieu urbain cultivé, la ville développe sa propre scène littéraire, traversée d’influences françaises, helvétiques, et germaniques.

  • 1739 : création de la Société Littéraire de Montbéliard, qui deviendra en 1775 la Société d’Émulation du Pays de Montbéliard.
  • Ces sociétés savantes réunissent pasteurs, professeurs, médecins, érudits locaux et amateurs éclairés.
  • Elles éditent mémoires et bulletins, constituent des bibliothèques partagées, encouragent la rédaction d’ouvrages sur l’histoire, la botanique, la spiritualité, l’art oratoire.

Au XVIIIe siècle, la ville se distingue aussi par sa vigilance linguistique et sa capacité à profiter du bouillonnement de la presse européenne, via la diffusion des périodiques, des recueils de poésie et de littérature religieuse : en 1780, on compte plusieurs libraires à Montbéliard, dont la maison Sandoz, importante pour la circulation de manuscrits locaux.

Figures, œuvres et rayonnement au XIXe siècle

Le XIXe siècle marque l’âge d’or des sociétés d’émulation et le renforcement du prestige intellectuel de Montbéliard. Le lien entre sciences et lettres s’incarne particulièrement dans la figure de Georges Cuvier, naturaliste de réputation mondiale, ancien élève puis professeur à l’École latine. Même si ses œuvres sont essentiellement savantes, Cuvier participe à faire rayonner la ville dans les Lettres.

  • Georges Cuvier (1769-1832) : outre ses travaux sur l’anatomie comparée, il publie des textes pédagogiques, ouvre des portes nouvelles à la vulgarisation scientifique (source : Bibliothèque nationale de France).
  • Émile-Félix Gauthey (1822-1882), maître d’école et poète, laisse une œuvre qui évoque la mémoire du territoire et le quotidien populaire.
  • Le pasteur et historien Jean-Baptiste Boëgehold, auteur de chroniques locales, aide à renouveler une littérature d’engagement social et d’ancrage mémoriel.

Autour des figures individuelles, se développent aussi des revues, bulletins et publications qui s’attachent à faire connaitre Montbéliard au-delà du pays et à relier la ville à de plus grands réseaux : la Revue du Pays de Montbéliard (fondée en 1860), qui subsiste par intermittences jusqu’en 1940, diffuse aussi bien études historiques et poésies que critiques de livres contemporains.

L’imprimerie et la diffusion des œuvres littéraires

Un pan majeur du développement littéraire local réside dans l’essor de l’imprimerie, facilitée dès la fin du XVIIIe siècle puis pendant tout le XIXe. Plusieurs ateliers florissants, tels les imprimeries Jacquot, Jaeglé, Chevalier, mais aussi la maison d’édition Blanchard, permettent non seulement l’édition d’ouvrages régionaux (monographies, recueils, études), mais aussi la publication synchrone de journaux d’opinion ou de feuilletons.

La circulation des idées bénéficie de cette vitalité éditoriale. Selon une enquête menée par la Société d’Émulation en 1869, les montbéliardais lisent, prêtent, et discutent des journaux comme L’Indicateur du Doubs et Le Journal de Montbéliard, véritables reflets de la curiosité locale.

Des sociétés littéraires à l’animation contemporaine : héritage et renouveau

Le XXe siècle ne marque pas un déclin, bien au contraire : le tissu associatif se densifie, au gré de la mutation des sociétés savantes vers des cercles plus larges, ouverts à la jeunesse, à la création contemporaine et aux amateurs.

  • La Société d’Émulation demeure active, éditant bulletins, actes de colloque, et favorisant la transmission de la mémoire littéraire.
  • Le théâtre et la poésie trouvent leur place grâce à des initiatives telles que Poésie en liberté ou le Salon du Livre de Montbéliard (lancé dans les années 1980).
  • Des librairies indépendantes, comme Les Sandales d’Empédocle, jouent un rôle de passeurs, programmant lectures, rencontres et signatures.
  • Depuis 1992, la Médiathèque de Montbéliard s’affirme comme poumon d’une vie littéraire ouverte à tous, avec plus de 160 000 documents et plus de 50 événements littéraires par an (source : Ville de Montbéliard).

La vie littéraire du Pays s’élargit aussi par la mise en avant d’auteurs contemporains d’origine montbéliardaise ou installés dans la région : parmi eux, l’écrivain Thierry Beinstingel, dont certains romans sont marqués par les paysages et l’histoire sociale de la région (France Culture), ou la poétesse Évelyne Berruex, saluée pour ses recueils explorant la mémoire et l’identité.

Une ouverture européenne et transfrontalière

L’identité littéraire de Montbéliard ne cesse de dialoguer avec l’ailleurs. Ville-frontière, ville-carrefour, Montbéliard profite historiquement de ses relations avec la Suisse, l’Allemagne, l’Italie et l’espace francophone. Cette dynamique se manifeste aujourd’hui dans des projets transfrontaliers (ateliers, concours, résidences d’auteurs), dans la diversité linguistique à l’école, et au sein même des sociétés culturelles.

ÉpoqueTraits marquantsFigures / Initiatives
XVIe - XVIIe s. Réforme, essor des écoles, premières bibliothèques École latine, pasteurs écrivains
XVIIIe s. Sociétés savantes, réseaux transnationaux, premières imprimeries Société Littéraire/Société d’Émulation, librairies
XIXe s. Sciences et Lettres, diffusion régionale, revues Georges Cuvier, Émile Gauthey, Revue du Pays
XXe-XXIe s. Tissu associatif, ouverture culturelle, festivals Salon du Livre, Médiathèque, auteurs contemporains

Littératures du territoire, territoire de la littérature : vers de nouveaux horizons

Découvrir l’histoire de la vie littéraire montbéliardaise, c’est rencontrer un héritage composite, traversé par les réformes, la curiosité scientifique, la passion des mots et le dialogue avec l’Europe. Mais c’est aussi constater combien Montbéliard, loin de rester figée dans ses « glories » passées, multiplie aujourd’hui les initiatives pour faire vivre la littérature, du plus jeune au plus âgé, de la poésie locale à l’accueil des voix nouvelles.

À Montbéliard, les livres et ceux qui les font bouger continuent de tisser, siècle après siècle, des liens puissants entre patrimoine, création, transmission et partage. Cette vitalité appartient à tous et à chacun, reflet fidèle de cet esprit d’émulation qui anime, inspire et féconde notre territoire.

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