Montbéliard et la Bourgogne : Héritages croisés, influences et rivalités

18/08/2025

Une frontière mouvante : entre Empire et Royaume de France

À première vue, Montbéliard et la Bourgogne paraissent appartenir à deux mondes séparés : l’un ancré dans l’Empire germanique, l’autre piliers du royaume capétien puis valois. Pourtant, leurs destins s’entrelacent dès le Moyen Âge par une mosaïque d’alliances, de conflits, de circulations d’idées et de personnes. Comprendre la spécificité des liens entre ces deux territoires, c’est plonger dans un véritable kaléidoscope historique.

Dès le XII siècle, le comté de Montbéliard se retrouve témoin et acteur des transformations du monde bourguignon. Le traité de 1283, qui place Montbéliard sous la domination de la famille Wurtemberg, l'intègre durablement à l'espace germanique. Mais cette appartenance n’a jamais effacé le voisinage immédiat avec la puissante Bourgogne. La frontière, ici, ne sépare pas toujours, elle facilite aussi des influences croisées, à travers alliances et tensions.

Des rivalités territoriales aux alliances dynastiques

Le sort des territoires du nord de la Franche-Comté et de la Bourgogne s’est souvent joué sur un fil d’équilibre délicat, où s’entremêlent rivalités et coopérations.

La Bourgogne comme protagoniste régional

En devenant duché puissant grâce à Philippe le Hardi au XIV siècle, la Bourgogne s’impose comme pôle d’attraction politique et économique. Les ducs cherchent à contrôler un arc de possessions allant de Dijon à Dole, jusqu’à Vesoul, lorgnant parfois sur la vallée de Montbéliard. Si la tentation hégémonique existe, elle s’accommode de périodes de cohabitation et parfois d'alliance pragmatique.

On relève, par exemple, la signature de pactes locaux pour garantir la sécurité des marchands traversant la région, ou encore des accords de non-agression lors de certaines phases de tensions impériales. Ces pactes témoignent de la nécessité d'apaiser des relations explosives – surtout lorsque la Bourgogne cherche à consolider sa frontière orientale face à des voisins héritiers du Saint-Empire romain germanique.

Mariages et héritages : la diplomatie familiale

La noblesse montbéliardaise, elle aussi, joue la carte bourguignonne quand l’intérêt l’exige. Les archives signalent à plusieurs reprises des unions scellées entre familles du comté de Montbéliard et lignages des alentours de Dole ou d’Auxonne.

  • Pendant la seconde moitié du XVe siècle, Marguerite de Bourgogne épouse Guillaume de Neufchâtel, famille influente en Franche-Comté, ce qui favorise les entremises de part et d’autre des frontières (Source : Philippe Contamine, “La Guerre, la Noblesse et l'État”).
  • Le contact entre la maison de Wurtemberg et celle de Bourgogne s’exprime aussi par des échanges d’ambassades lors des conflits religieux du XVI siècle, alors que Montbéliard devient un foyer protestant et que la Bourgogne reste fidèle au catholicisme.

Échanges économiques : entre complémentarité et concurrence

Au-delà des visées politiques et militaires, Montbéliard et la Bourgogne partagent des réseaux économiques denses. L’âge d’or des foires médiévales puis la montée des circuits manufacturiers en attestent.

Foires et marchés, carrefours d'influence

La foire de Besançon – encline à attirer des marchands venus de Bourgogne et du Wurtemberg – voit passer des étoffes, des grains, des vins, du bétail, mais aussi ces fameuses montres de la vallée du Doubs, ancêtres de la tradition horlogère régionales (cf. Georges Bischoff, “Histoire de la Franche-Comté”).

  • Au XIV siècle, on compte près de 30 foires annuelles dans le quadrilatère Besançon-Dole-Montbéliard-Bâle.
  • Les marchands montbéliardais profitent du statut franc de leur cité pour exporter rapidement vers la Bourgogne des produits agricoles et du bois, mais aussi pour importer des vins bourguignons, devenus prisés jusque dans les tavernes du Wurtemberg.

Un pôle sidérurgique en germe

Au XVII siècle, la région de Montbéliard commence à se distinguer par son savoir-faire métallurgique, grâce à la forêt vosgienne et aux cours d’eau locaux. Cette dynamique suscite l’admiration – et la concurrence – de confrères ateliers de Bourgogne, notamment ceux de la vallée de l’Ognon. Pierre C. Hiegel, dans son étude sur “Les forges de Franche-Comté”, souligne à quel point les techniques circulent alors sans frontières trop étanches : des maîtres de forges bourguignons viennent parfois s’installer dans la région de Montbéliard, et inversement.

Les relations sous le prisme religieux et culturel

La fracture religieuse à l’époque moderne

Un épisode décisif nuance la proximité entre les deux territoires : la Réforme protestante. À partir de 1530, le comté de Montbéliard adopte ouvertement le luthéranisme sous l'impulsion des ducs de Wurtemberg. En Bourgogne, la fidélité au catholicisme devient au contraire un enjeu identitaire, en particulier lors des guerres de Religion. Cette divergence confessionnelle contribue à creuser un fossé culturel, tout en générant des brassages inattendus. Par exemple :

  • Des artisans protestants persécutés en Bourgogne trouvent refuge dans le pays de Montbéliard, apportant savoir-faire et réseaux familiaux.
  • Les pratiques artistiques se différencient : les églises montbéliardaises se dépouillent de leurs ornements alors que le baroque continue de rayonner en Bourgogne.

L’influence se fait malgré tout sentir : certains imprimeurs du Pays de Montbéliard publient des ouvrages à destination du public franc-comtois bourguignon, dans une langue souvent teintée d’expressions venues du français “central”. Source : Bibliothèque municipale de Montbéliard, fonds anciens.

Éclats artistiques, circulations savantes

Les échanges ne se limitent pas au champ politique ou religieux. Les sociétés d’émulation, bien plus tard, au XVIII et XIX siècles, témoignent de réseaux d’intellectuels, naturalistes, botanistes ou inventeurs qui collaborent et débattent, dépassant les particularismes locaux.

  • Des membres de la Société d’Émulation de Montbéliard correspondent avec leurs homologues de Dijon ou de Besançon : échanges d’herbiers, de revues techniques, participation croisée aux concours (source : Bulletins des sociétés savantes et d’émulation, Gallica).
  • Les routes commerciales et intellectuelles servent aussi d’axes de circulation pour les idées des Lumières, puis pour celles du protestantisme social au XIX siècle.

Petite chronologie des moments clés

AnnéeÉvénement
1283Traité intégrant Montbéliard à la famille Wurtemberg
1361La mort de Philippe de Rouvres entraîne l’annexion de certaines terres de Bourgogne aux ducs Valois ; nouveaux équilibres dans la région
1477Mort de Charles le Téméraire, la Bourgogne devient mort comprise entre royaume de France et Empire, Montbéliard manœuvre pour maintenir son autonomie
1530Réforme luthérienne à Montbéliard, divergence religieuse nette avec la Bourgogne
1648Traités de Westphalie : Franche-Comté officiellement espagnole, Montbéliard surveille les évolutions bourguignonnes
1793Montbéliard est annexé à la France, effaçant la frontière politique avec son voisin bourguignon

Un laboratoire des possibles à la croisée des influences

Au fil des siècles, la proximité entre Montbéliard et la Bourgogne fait émerger un terrain d’expérimentation : laboratoire de pluralité religieuse, carrefour de techniques et d’arts, zone frontière ouverte autant que défendue. Si la rivalité fut bien réelle – entre Réformation et Contre-Réforme, entre autonomie montbéliardaise et centralité dijonnaise –, elle a permis la naissance d'une dynamique féconde dans la région.

Encore aujourd’hui, on retrouve ce dialogue dans les paysages culturels du nord Franche-Comté. Les influences bourguignonnes continuent de parcourir les musées, la gastronomie ou l’architecture, tandis que l’empreinte montbéliardaise habite aussi, en creux, toute la zone frontalière. Relire ces relations, c’est offrir une clé de compréhension de la singularité de Montbéliard : ni tout à fait bourguignonne, ni tout à fait wurtembergeoise, mais riche de toutes ces couches entremêlées.

Pour aller plus loin :

  • Dictionnaire historique de la Franche-Comté, éd. Privat, 2003
  • Georges Bischoff, Histoire de la Franche-Comté, Presses Universitaires de Franche-Comté, 2020
  • Archives nationales, série J. Correspondances bourguignonnes et montbéliardaises
  • Bulletins des sociétés savantes et des sociétés d'émulation (Gallica, BnF)
  • Pierre Hiegel, Les forges de Franche-Comté. Étude économique, 1978

En savoir plus à ce sujet :